Quand le « JE » prends trop de place au travail

Avis au lecteur
Le contenu de cet article pourrait susciter des réactions chez certaines personnes. L’intention n’est aucunement de diviser, mais plutôt d’inviter à la réflexion et d’élargir les perspectives.


Nous avons collectivement fait un pas immense au cours des dernières années.
Un pas nécessaire et salutaire.

Nous avons ouvert la porte à la liberté d’expression en entreprise.
Nous avons encouragé les gens à parler de leurs besoins, de leurs limites, de leur vécu. Nous avons également normalisé les émotions, les enjeux humains, la santé psychologique, la vulnérabilité.

Et c’est une excellente chose. VRAIMENT.

Parler de ce qui nous habite permet de prévenir l’épuisement, d’humaniser les relations de travail, de créer des milieux plus respectueux et plus conscients. Le silence imposé, l’émotion refoulée et la loyauté aveugle ont fait assez de dégâts par le passé. Nous ne voulons surtout pas y retourner.

Mais…

Comme toute avancée, lorsqu’elle n’est pas accompagnée de maturité, de discernement et de cadre, elle peut basculer dans l’excès.

Et c’est exactement ce que certaines organisations vivent en ce moment.

À force d’encourager l’expression individuelle, nous avons parfois oublié une chose fondamentale : l’entreprise est un collectif, au service d’une mission, d’une vision, de clients, de citoyens, d’un impact plus grand que chaque individu qui la compose.

Aujourd’hui, dans plusieurs équipes, le « JE » a pris toute la place.

  • Voici comment je me sens.

  • Voici ce que je pense vraiment

  • Voici ce dont j’ai besoin pour être heureux.

  • Voici ce qui me heurte et m’irrite.

  • Voici ce que je refuse.

Et lentement, insidieusement – dans certaines organisations - le « NOUS » s’efface.

On en vient parfois à oublier que nous faisons partie d’un collectif, que nous contribuons au service d’une organisation. On oublie que chaque rôle — peu importe le niveau hiérarchique — exige une posture professionnelle.

On oublie aussi le respect de l’autorité, tout comme la gratitude envers celui ou celle qui finance l’organisation et les salaires. Plusieurs clients me confient d’ailleurs avoir le sentiment de gérer des personnes qui troqueraient la conformité pour la liberté et d’autre part, pour qui tout leur est dû.

La présence exécutive n’est pas un titre, c’est une responsabilité et elle n’est surtout pas réservée aux cadres supérieurs. C’est une attitude intérieure, une façon d’être, de se tenir, de parler, de décider et de construire.

Avoir une présence exécutive, entre autres, c’est :

  • Savoir quand parler… et quand se taire.

  • Parler de ses préoccupations de façon constructive.

  • Considérer les besoins des autres.

  • Être capable de se réguler émotionnellement.

  • Comprendre que tout n’a pas à être dit, partagé ou débattu.

  • Choisir l’impact plutôt que la décharge émotionnelle.

Écoutez-moi bien… Ce n’est pas nier ses besoins, c’est savoir les exprimer avec discernement — au bon endroit, au bon moment, de la bonne façon et ce, dans un contexte approprié. Comme on dit si bien : read the room.

Quand l’ego prend le volant

J’ai remarqué à plusieurs reprises que lorsque la conscience collective s’affaiblit, l’ego prend le relais.

On se sent heurté, blessé et incompris.

Alors, on réagit. On se replie, on se défend, et parfois on se venge. On manœuvre, on s’allie, et sans même en avoir pleinement conscience, des clans se forment. On cherche la validation, parce qu’il est rassurant de se sentir compris et soutenu dans notre désarroi. 

Les conversations se déplacent des salles de réunion vers les corridors, les textos, les silences lourds, les regards complices.

Et pendant ce temps-là…
Le travail n’avance plus. Les décisions stagnent. L’énergie s’épuise jusqu’à en devenir toxique. Les leaders s’essoufflent et malheureusement, de bons joueurs quittent.

« Je suis tannée de gérer des conflits »

Une amie, membre d’un comité d’administration, m’a récemment confié ceci — avec une fatigue profonde dans la voix :

« Je suis écoeurée de gérer des conflits dignes d’une cour de garderie. Des guerres d’ego, des susceptibilités à fleur de peau, des drames relationnels sans fin.
On ne parle plus de mission. On ne parle plus de résultats. On parle de qui a dit quoi, du ton utilisé, de la perception de l’autre, de blessures émotionnelles… et de menaces à peine voilées de plaintes pour harcèlement. À un moment donné, il faut penser à son travail, J’ai juste envie de leur dire : « Fermez vos gueules et faites votre job. »

Dans cette phrase crue, il n’y a pas de mépris.
Il y a de l’épuisement et un cri du cœur pour le retour au « NOUS ».

Servir quelque chose de plus grand que soi

Travailler en entreprise, ce n’est pas seulement s’accomplir personnellement. C’est contribuer.

Cela demande parfois de :

  • Changer sa façon de penser.

  • Lâcher prise sur son besoin d’avoir raison.

  • Mettre son ego en sourdine.

  • Accepter l’inconfort momentanément.

  • Mettre ses talents de l’avant.

  • Aider son prochain.

  • Faire un pas de recul pour servir le collectif.

Penser en « NOUS », c’est se rappeler que nous sommes — symboliquement — entre frères et sœurs. Pas toujours d’accord. Parfois irrités. Mais liés par une responsabilité commune.

Une organisation mature se reconnaît à une communication responsable, une gestion saine des émotions et des conflits, et au respect des rôles et des personnes. La maturité n’élimine pas les tensions ; elle permet de les traverser sans s’y perdre.

Et si le courage managérial, aujourd’hui, n’était pas dans l’expression de soi à tout prix, mais dans la capacité à se questionner :

  • Est-ce utile ?

  • Est-ce aligné avec la mission ?

  • Est-ce au service du « NOUS » ?

Parfois, le plus grand leadership consiste à respirer, à se recentrer…
Et à faire son travail avec dignité, rigueur et présence.

En conclusion

Oui, la liberté d’expression est précieuse et oui, les besoins humains comptent.

Mais sans conscience collective, sans posture professionnelle, sans sens du « NOUS », elle devient un bruit qui épuise plutôt qu’une voix qui élève.

Et parfois, avec tout l’amour du monde et toute la fermeté nécessaire, le message à livrer est simple :

Recentrons-nous. Et effectuons notre travail en bons citoyens organisationnels. Et tout commence par le « JE » : la conscience de soi avant l’influence.


Mylène Grégoire, M.Sc., BPsy, CRHA, PCC, FQM, est présidente, coach, mentore et praticienne en polarité chez Mymosa &CO Conseil inc. Elle est également autrice de 4 ouvrages dont 3 livres à succès, conférencière et fondatrice de deux formations en ligne : Brillez au boulot (formation approuvée par l’Ordre des CRHA) ainsi que De l’intuition au succès (From Gut To Success en anglais).

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